Cher-e-s ami-e-s
Près de quatre mois sont passés depuis ce funeste 20 août.

J’ai reçu de bien nombreux messages de soutien, d’amitié. J’ai été bien trop occupé (ou j’ai cru l’être) pour répondre personnellement à chacun-e. Cela représente une montagne de lettres et de mails à écrire et l’ampleur de la tache me paralysait un peu. Mais j’ai quand même l’impression que beaucoup de gens ont vécu avec intensité les derniers mois et certains m’ont demandé des nouvelles. J’ai donc commencé ce texte comme une lettre dans l’espoir de répondre à des sollicitations.

Puis s’est posée la question de ce que je devais en faire. L’envoyer urbi et orbi me paraissait bien présomptueux.
Un des avantages du blog était que je pouvais écrire et avoir l’impression de ne pas imposer la lecture à qui que ce soit ; avec un mail, c’est différent.

Les funérailles
Les funérailles furent un moment douloureux mais aussi très étonnant. Lindsey avait indiqué « I want a party ». Et nous avons fait au mieux. Les gens sont arrivées le jeudi 23 août dans l’après-midi. Les trois jours précédents avaient été épuisants. Je garde parmi mes souvenirs les réponses absurdes des traiteurs et loueurs de salles ou de matériel de réception qui m’expliquaient de façon ingénue « Mais Monsieur, en cette saison, pour les réceptions, il faut commander plusieurs mois à l’avance. ». C’est donc une solution maison qui a été imaginée pour faire au mieux et répondre aux attentes.

Le jeudi, les amis d’Espagne et de France, et la famille d’Angleterre ont commencé à arriver. La terrasse, les tapas, le vin de Toro… tout donnait l’illusion d’une soirée agréable entre amis. Et c’est vrai que la magie Lindsey commençait à opérer… les gens discutaient entre générations, entre langues, entre cultures.

Le lendemain, au funérarium de Biarritz, nous nous sommes retrouvés sous une pluie fine. J’ai peu à dire de la cérémonie… Je ne suis certainement pas la personne la mieux placée pour en parler : Bill, Luisa et Vikki ont pris la parole et on retrouve leurs mots sur le blog consacré aux deux années qui se sont écoulées. Puis nous sommes revenus à la maison de Biarritz où nous avons pu manger, boire et parler. Un moment que j’ai particulièrement trouvé émouvant a été celui des glaces. Pendant les longs mois de maladie, manger un cornet de glace a été un des moments de plaisir pour Lindsey. Nous avons même été nous baigner en fin d’après-midi avant de remonter continuer à fêter Lindsey.

Sardinade

Le lendemain (le samedi) nous étions encore plus d’une vingtaine pour une sardinade. Et les rescapés avons grimpé la Rhune le surlendemain. Chaque moment fut l’occasion de penser : c’est très sympathique, mais il manque quelqu’un…

Boris et moi sommes rentré à Nantes le 27 août. L’entrée dans la maison fût un autre moment terriblement difficile. Des souvenirs partout… Tout était sujet à un grand moment d’émotion.
Depuis j’ai à gérer beaucoup de questions administratives (presque résolues), un début timide d’amaigrissement (pas de moi, hélas) de la maison : nous avons accumulé tant de choses et il faut aujourd’hui faire un tri, arriver à ne stocker que le minimum et envisager un déménagement au printemps. Vikki a retrouvé son travail mais a choisi de tourner la page : en partant en Amérique du Sud (elle a quitté l’Europe le 11 décembre), en déménageant plus tard.

Beaucoup de travail aussi. Qui aide beaucoup. Dans un premier temps j’ai cru que c’était parce que le travail m’abrutissait et agissait en tant que drogue (on dit workaholic en anglais). Mais j’ai réalisé que ce n’était pas la seule raison : le travail n’était pas un domaine partagé avec Lindsey et c’est donc un endroit (physique et psychologique) qui me protège un peu. Certes je lui parlais de certains aspects, mais in fine Lindsey connaissait peu mes collègues, n’avait jamais vu mon bureau. Donc le travail est un endroit sûr où je ne suis pas continuellement rappelé à l’ordre par souvenirs et regrets.

J’ai pu aussi voir et revoir des amis, me déplacer un peu. Cela fait bien entendu beaucoup de bien même si je ne suis sans doute pas un gai compagnon (ici j’essaye de laisser entendre que naguère je l’étais). Il m’arrive cependant, quand je suis en compagnie, de divaguer ou de me rendre compte que les gens avec qui je suis parlent de questions qui ne me concernent plus. Un peu comme quand les gens de ma génération sommes avec des jeunes parents qui parlent de leurs soucis de biberons, de maternelle…

Oui, c’est difficile. J’avais essayé pendant des mois de me projeter dans cette situation prévue depuis longtemps. Et la douleur et le désespoir sont bien à la hauteur de ce que j’attendais.

La douleur arrive et repart. Elle est déclenchée systématiquement par une photo. Par certaines conversations aussi. Par une victoire de Hakuho ou une pénalité manquée de Halfpenny. Par des choses insignifiantes qui me renvoient cependant vers des moments très concrets. Mais la douleur est (presque) facile à gérer : il suffit de pleurer. C’est un sentiment que je qualifie de « généreux » : il n’est pas tourné vers moi mais vers Lindsey : c’est clairement son absence définitive qui est douloureuse, non par ce qu’elle cause en moi mais tout simplement parce qu’elle n’est plus là. Pour éviter que la douleur soit trop forte certains actes sont à réaliser avec soin : ranger la maison, fouiller dans les placards réclame beaucoup de tranquillité d’esprit. Je n’arrive pas encore à relire le blog, les messages qui y ont été postés. Et j’ai reçu il y a quelques jours une lettre longue d’Isabelle, amie de Lindsey de très longue date. J’ai essayé de la lire mais n’ai pas pu. La lettre a attendu deux jours pour que je la lise…

Désespoir est peut-être un mot un peu fort. Le terme correct est « deuil ». Ce sentiment est plus étrange car complètement nouveau – du moins pour moi. Il n’est pas généreux car dans la perte de l’autre, si dans la douleur l’acteur principal c’est l’autre, dans le deuil c’est vous-même. C’est votre souffrance qui vous fait souffrir. Et si le deuil s’apparente au désespoir c’est que l’espoir est une projection dans le futur. Donc forcément le désespoir est l’absence ou la disparition de cette projection. Cette absence de projection est bien entendu due au fait que toutes mes projections étaient nécessairement liées à Lindsey. Sans Lindsey pas de projection, donc pas d’espoir. On dit « Tant qu’il y a de la vie il y a de l’espoir ». Ce que je n’avais pas compris est que ce n’est pas que de sa propre vie qu’on parle ici…

Ne soyez pas trop inquiet en lisant ces lignes. Étonnamment, le désespoir, on s’en accommode assez bien.

Et heureusement, l’espoir peut se recréer. Ou plutôt, on peut en créer un nouveau. C’est pour cela que je viens d’acheter un voilier.

Ce bateau déjà ancien a forcément changé de nom : j’ai choisi Doro-San. Au Japon nous avions une carte de séjour. Et les Japonais de l’administration de Kyoto ont supposé que Lindsey avait pour prénoms « de la Higuera Lindsey » et que son nom de famille était « Dorothy » (qui était en réalité son second prénom). Mais comme c’était trop long, ils ont coupé à Doro. Et s’adressaient régulièrement à elle avec « san » derrière (Madame Doro).
Mais j’ai un peu dérivé (c’est normal car je parlais de bateaux). J’ai oublié de parler d’Alicante.

Les cendres
Il y a 10 ans nous avions gravi le Puig Campana ; ce jour-là nous étions Boris, Luisa, Jose, Lindsey et moi. Le Puig est une montagne qui surplombe Benidorm. Mais là où Benidorm est une accumulation de personnes, l’arrière-pays est très tranquille et très peu sont les touristes qui s’aventurent sur les pentes du Puig. Il y a deux voies pour atteindre le sommet. Celle qui fait face à la mer s’appelle « el kilometro vertical » et le nom est explicite. La voie nord est quand même bien plus raisonnable. En 2008 nous étions montés par le Nord et nous étions redescendus par le Sud. Lindsey avait à la fois aimé la montagne – quand on est en haut, c’est magique- et détesté la descente. Mais elle avait annoncé que c’est là qu’elle voulait que ses cendres reposent.

Il y a quelques mois elle en avait reparlé et confirmé cette demande. Le 10 octobre nous sommes partis à Alicante et le 11 Vikki, Boris et moi sommes montés. Jose Oncina nous a accompagné et permis de ne pas nous perdre. Nous avons eu la chance d’avoir une très belle journée. Après avoir atteint le sommet, nous nous sommes déportés sur un sommet alternatif, plus discret sur lequel nous avons éparpillé les cendres.
L’ascension fut rude. Pour les techniciens, ce sont 1080m de dénivelé pour un total de 15km de randonnée.

Puig Campana

Pour celles et ceux qui pourraient se retrouver un jour à Benidorm, la montée en vaut la peine.
Et voici les coordonnées GPS exactes : 38.597255, -0.193107.

Voilà. quelques mois se sont écoulés et la douleur n’a pas diminué. Quand on me dit qu’il faut du temps je hoche la tête… Oui… Oui… du temps. J’espère que Doro-San me donnera la tranquillité dont j’ai besoin.

DoroSan

Ca y est. Je suis où je ne voulais pas être… J’ai commencé (en octobre) cette lettre comme une réponse à une demande. Je la termine comme une thérapie. L’exercice ne m’est pas inconnu : c’est bien entendu ce que j’ai fait depuis plus de deux ans avec le blog lindsey.cdlh.eu.
C’est assez logiquement que cette lettre se transforme soit le premier article d’un nouveau blog dont le nom est évident : Doro-San.